Posted on jeu, 02 Jul 2026, 12:24
© FAO/Alessandra Benedetti
Par Enrico Perotti, Secrétaire de la Convention internationale pour la protection des végétaux (CIPV)
Chaque année, environ 40 pour cent de la production agricole mondiale est détruite par les organismes nuisibles, entraînant des pertes économiques de plus de 220 milliards d’USD, dont au moins 70 milliards sont imputables aux seuls insectes envahissants. Les risques s’intensifient. Les phénomènes météorologiques extrêmes, l’évolution des régimes de précipitations et l’essor rapide du commerce et des voyages permettent aux organismes nuisibles de se déplacer plus vite et plus loin, et de s’établir dans de nouveaux territoires.
L’Afrique, qui affiche la plus forte croissance démographique au monde, se trouve à la croisée des chemins. Chaque année, les organismes nuisibles détruisent 30 à 60 pour cent des cultures du continent, causant des pertes de 65,5 milliards d’USD1 et entraînant une aggravation de la faim et de l’insécurité alimentaire, une baisse des revenus ruraux, une perte de biodiversité et des difficultés d’accès aux marchés internationaux. Alors que de nombreux pays présentent de graves lacunes dans leur capacité à détecter, gérer et prévenir efficacement les foyers d’organismes nuisibles, l’Afrique ne peut pas se permettre d’attendre l’apparition du prochain foyer. Elle doit investir dès maintenant dans des systèmes et outils phytosanitaires afin de protéger ses chaînes d’approvisionnement alimentaire et d’obtenir un meilleur accès aux marchés mondiaux.
Le Programme phytosanitaire pour l’Afrique: un tournant pour la santé des végétaux dans la région
Le Programme phytosanitaire pour l’Afrique (PPA) montre ce qu’il est possible de faire lorsque les pays choisissent d’agir plutôt que de rester vulnérables. Lancé en septembre 2023 à titre pilote, le PPA fait déjà évoluer en profondeur la manière dont les autorités phytosanitaires nationales surveillent, détectent et combattent les organismes nuisibles qu’elles jugent prioritaires, tels que le charançon rouge du palmier et les mouches des fruits.
Le PPA met en place des outils, procédures et protocoles de surveillance numérique qui permettent aux pays de suivre les organismes nuisibles en temps réel. Les données sont accessibles à la fois en ligne et hors ligne, et les inspecteurs de terrain peuvent donc les analyser, produire des signalements d’organismes nuisibles et les enregistrer dans un système centralisé, ce qui améliore la prise de décision et la traçabilité.
Par ailleurs, le modèle de formation des formateurs propre au PPA permet de renforcer les capacités en matière de santé des végétaux. Quatre à cinq responsables phytosanitaires sont d’abord formés au niveau régional à l’aide d’outils numériques spécialement conçus pour le Programme. Ils assurent ensuite, dans leurs pays respectifs, la formation d’un plus grand nombre d’inspecteurs phytosanitaires et d’autres acteurs concernés. En trois ans seulement, les pays montrent déjà les résultats que des systèmes phytosanitaires modernisés permettent d’obtenir: des systèmes d’alerte précoce renforcés pour protéger les cultures, des données fiables sur la situation des organismes nuisibles, moins d’interceptions d’organismes nuisibles dans les exportations de produits agricoles et un meilleur accès à de nouveaux marchés. En Égypte, l’organisation nationale de la protection des végétaux (ONPV) indique que des données de surveillance harmonisées et des propositions techniques plus solides, étayées par des données fiables sur la production de produits clés exempts d’organismes nuisibles, tels que les agrumes, les mangues et le raisin, ont contribué à l’ouverture de nouveaux marchés en République dominicaine et au Pérou. En outre, les négociations menées par l’Égypte avec la Chine, l’Inde, le Japon, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, le Viet Nam et plusieurs pays africains continuent de s’appuyer sur les données probantes issues du PPA.
En juin 2026, plus de 650 agents phytosanitaires avaient été formés à la surveillance des organismes nuisibles prioritaires aux niveaux régional et national. Grâce à de meilleures données et à une surveillance, un diagnostic et une analyse du risque améliorés, les pays peuvent réagir plus efficacement à la dissémination des organismes nuisibles et se conformer pleinement aux normes phytosanitaires internationales. Au Kenya, l’ONPV indique que les menaces liées au virus du bunchy top du bananier et à la fusariose du bananier restent maîtrisées grâce à une surveillance régulière réalisée à l’aide des outils numériques du PPA. Le Cameroun, l’Égypte, la Guinée-Bissau, le Mali, l’Ouganda, la République démocratique du Congo, la Sierra Leone, la Zambie et le Zimbabwe ont officiellement intégré le PPA dans leurs systèmes phytosanitaires nationaux, renforçant ainsi la coordination des données. La Plateforme SIG du PPA vient également appuyer ces efforts en centralisant les résultats de prospection dans un espace unique et fiable.
Coordonné par la Convention internationale pour la protection des végétaux (CIPV) et mis en œuvre en collaboration avec l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Département de l’agriculture, du développement rural, de l’économie bleue et de l’environnement durable (DARBE) de l’Union africaine, le Conseil phytosanitaire interafricain de l’Union africaine et l’Organisation pour la protection des végétaux au Proche-Orient et en Afrique du Nord, le PPA a connu une forte expansion. Initialement déployé dans 11 pays – Cameroun, Égypte, Guinée-Bissau, Kenya, Mali, Maroc, Ouganda, République démocratique du Congo, Sierra Leone, Zambie et Zimbabwe –, le PPA a été étendu à neuf pays supplémentaires lors de la phase 2: Afrique du Sud, Algérie, Cabo Verde, Libéria, Malawi, République du Congo, Sénégal, Tchad et Tunisie.
La phase 3 débutera en juillet 2026 par un atelier de formation des formateurs à Addis-Abeba. Cette phase constitue la plus forte expansion du PPA à ce jour, avec l’arrivée de 18 pays supplémentaires et la constitution d’une masse critique de personnel formé. Il ne s’agit pas simplement d’élargir un programme, mais de donner à l’Afrique les moyens d’agir à grande échelle pour protéger ses ressources végétales contre les organismes nuisibles, assurer la sécurité alimentaire, mieux participer au commerce mondial et gérer les pressions liées aux changements climatiques.
Le succès du PPA met en évidence l’importance des partenariats stratégiques et des investissements dans les structures institutionnelles, les outils et les ressources humaines. L’inaction coûte plus cher que l’investissement nécessaire; c’est pourquoi il faut agir maintenant.
Un modèle africain au service d’un cadre mondial de protection de la santé des végétaux
Le PPA est en phase avec l’objectif de la CIPV qui consiste à permettre aux pays d’appliquer des mesures harmonisées pour prévenir la dissémination des organismes nuisibles et protéger la sécurité alimentaire, le commerce et l’environnement. Il contribue à la Stratégie phytosanitaire pour l’Afrique de l’Union africaine, d’une durée de 15 ans, qui vise à «mettre en place un système phytosanitaire dynamique, robuste et opérationnel qui protège la sécurité alimentaire, améliore les moyens de subsistance et favorise l’innocuité du commerce».
Les résultats obtenus par l’Afrique grâce au PPA commencent à retenir l’attention. Le Yémen participera en qualité d’observateur au lancement de la phase 3 du PPA, ce qui témoigne de la portée mondiale croissante du programme et de l’intérêt que suscite son modèle en dehors de l’Afrique. Le Secrétariat de la CIPV participe actuellement à des discussions visant à étendre le modèle du PPA à d’autres régions, notamment dans le Pacifique et les Caraïbes.
Afin de renforcer la collaboration et de maximiser l’impact d’initiatives telles que le PPA, le Secrétariat de la CIPV, la FAO, l’Union africaine et plusieurs partenaires internationaux et régionaux organiseront un Forum de partenariat stratégique en juillet 2026. Les données sont claires: investir dans des systèmes phytosanitaires solides n’est pas seulement une nécessité technique, c’est aussi un impératif économique et stratégique. Ces investissements préservent la biodiversité et l’environnement, renforcent la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance ruraux, et permettent aux pays de satisfaire aux exigences des marchés internationaux, ce qui facilite l’exportation de produits agricoles sûrs et de qualité vers les marchés mondiaux.